Les écorces de l’âme

« Les kabbalistes comparent l’esprit à une substance qui reste fluide dans le milieu divin et sous l’influence de la lumière essentielle, mais dont l’extérieur se durcit comme une cire exposée à l’air dans les régions plus froides du raisonnement ou des formes visibles.
Ces écorces ou enveloppes pétrifiées (nous dirions mieux « carnifiées », si le mot était français) sont la cause des erreurs ou du mal, qui tient à la pesanteur et à la dureté des enveloppes animiques.
Dans le livre de Zohar et dans celui des révolutions des âmes, les esprits pervers ou mauvais démons, ne sont pas appelés autrement que les écorces, cortices.
Les écorces du monde des esprits sont transparentes, celles du monde matériel sont opaques ; les corps ne sont que des écorces temporaires et dont les âmes doivent être délivrées ; mais ceux qui obéissent au corps en cette vie se font un corps intérieur ou une écorce fluidique qui devient leur prison et leur supplice après la mort, jusqu’au moment où ils parviennent à la fondre dans la chaleur de la lumière divine, où leur pesanteur les empêche de monter ; ils n’y arrivent qu’avec des efforts infinis et le secours des justes qui leur tendent la main, et pendant tout ce temps ils sont dévorés par l’activité intérieure de l’esprit captif comme dans une fournaise ardente. »

Eliphas Lévi, Dogme de Haute Magie

Voici une présentation originale de la doctrine ésotérique des corps subtils. Le fondement demeure toujours un monisme ontologique : le Premier Principe est identifié à une énergie qui se répand et se refroidit à mesure qu’elle s’éloigne de son centre de rayonnement. L’ultime cristallisation de cette énergie primordiale donne naissance à la matière, qui constitue comme « l’écorce » extérieure de la divinité. Cette dernière écorce est opaque, mais d’autres écorces, translucides, se seraient formées à mesure que l’énergie divine se refroidissait, constituant différents niveaux au sein de l’unique substance. A l’intérieur de chaque niveau le même processus aurait enfin donné naissance à des individualités illusoires.

Chaque individu serait donc une portion de l’énergie primordiale, isolée au sein de la Substance divine et séparée de l’environnement par une « écorce », dont la densité varie selon le niveau énergétique sur lequel elle se constitue. Les « corps » des esprits seraient transparents mais constitueraient néanmoins une enveloppe isolant une individualité, qui chemine selon un parcours évolutif propre ; tout comme notre corps matériel isole notre âme spirituelle au sein de l’unique Substance, engendrant l’illusion d’une personnalité distincte.

L’apparition de ces individualités serait « la cause des erreurs ou du mal, qui tient à la pesanteur et à la dureté des enveloppes animiques ». E. Lévi suggère en particulier que le « raisonnement » apparaîtrait sur un niveau inférieur d’énergie, proche de la matière. Pour l’ésotérisme en effet, la vraie connaissance ne serait pas le fruit du travail de l’intelligence individuelle, mais consisterait en une pure intuition spirituelle, nécessitant l’accès à des états de conscience transpersonnels.

Selon notre auteur, l’étincelle divine enfermée dans son écorce charnelle peut suivre les penchants de son enveloppe physique, ce qui entraîne son opacification progressive ; elle descend alors toujours plus profondément dans la matière le long d’un parcours involutif. Mais elle peut aussi s’élever vers les hauteurs spirituelles, s’arrachant progressivement à la dépendance charnelle ; elle aurait alors entamé son parcours évolutif qui la ramène vers sa Source.

« L’écorce fluidique » intérieure n’est autre que le « corps astral », qui porte l’empreinte des désirs de la personne. A la mort de l’individu – toujours selon l’ésotérisme – le corps fluidique de celui qui s’est laissé entraîner vers la terre, est lourd et freine l’évolution de l’âme. Celle-ci souffrirait alors du tourment de ses désirs charnels comme d’un feu dévorant purificateur, jusqu’à ce que, au fil des incarnations successives, elle serait enfin parvenue à s’arracher à la séduction de la matière pour ne plus nourrir que des désirs spirituels.

Il est clair que dans cette description, l’individu en évolution n’a nullement besoin d’un « Sauveur », puisqu’il est divin par nature – que cet individu soit « humain » ou appartienne au monde des « esprits ». Le « salut » consiste dans la connaissance (gnose) de notre vraie nature ; connaissance délivrée dans un contexte initiatique supposé procurer l’« illumination », c’est-à-dire une première saisie expérimentale de notre identité avec le Principe divin. Une telle proposition est bien sûr incompatible avec la Révélation, qui maintient fermement la distinction entre la Nature divine incréée et la nature humaine créée, ainsi que la doctrine du salut par la foi en Jésus, unique Seigneur et Sauveur de tous les hommes, qu’il réconcilie avec Dieu son Père par le sacrifice de la Croix.

La description proposée par Eliphas Lévi veut en outre « récupérer » la doctrine des « fins dernières » de la tradition chrétienne, en particulier la doctrine du Purgatoire. Sauf que pour le croyant, le Purgatoire n’est pas l’antichambre où se prépare une nouvelle incarnation, mais une étape de l’ascension de l’âme vers Dieu, étape dans laquelle elle est purifiée par le Feu divin de l’Amour de charité, c’est-à-dire par l’Esprit Saint qui l’attire vers le Christ Seigneur en l’arrachant à ses désirs terrestres.

A nouveau le sujet de l’action est déplacé : ce n’est pas l’âme qui se purifie, mais Dieu qui la purifie en l’attirant à Lui.

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