La connaissance intuitive

« En indiquant les caractères essentiels de la métaphysique, nous avons dit qu’elle constitue une connaissance intuitive, c’est-à-dire immédiate, s’opposant en cela à la connaissance discursive et médiate de l’ordre rationnel. L’intuition intellectuelle est même plus immédiate encore que l’intuition sensible, car elle et au-delà de la distinction du sujet et de l’objet que cette dernière laisse subsister ; elle est à la fois le moyen de la connaissance et la connaissance elle-même, et, en elle, le sujet et l’objet sont unifiés et identifiés. D’ailleurs, toute connaissance ne mérite vraiment ce nom que dans la mesure où elle a pour effet de produire une telle identification, mais qui, partout ailleurs, reste toujours incomplète et imparfaite ; en d’autres termes, il n’y a de connaissance vraie que celle qui participe plus ou moins à la nature de la connaissance intellectuelle pure, qui est la connaissance par excellence. Toute autre connaissance, étant plus ou moins indirecte, n’a en somme qu’une valeur surtout symbolique ou représentative ; il n’y a de connaissance véritable et effective que celle qui nous permet de pénétrer dans la nature même des choses, et, si une telle pénétration peut déjà avoir lieu jusqu’à un certain point dans les degrés inférieurs de la connaissance, ce n’est que dans la connaissance métaphysique qu’elle est pleinement et totalement réalisable.
La conséquence immédiate de ceci, c’est que connaître et être ne sont au fond qu’une seule et même chose ; ce sont, si l’on veut, deux aspects inséparables d’une réalité unique, aspects qui ne sauraient même plus être distingués vraiment là où tout est “sans dualité”. »

René Guénon, Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues

Précisons pour commencer que le terme « métaphysique » n’est pas à prendre ici en son sens philosophique traditionnel ; il désigne chez R. Guénon la connaissance de ce qui se trouve au-delà (méta) de la nature (physis). Il s’agit donc d’une connaissance sur-naturelle – à condition de ne pas entendre ce terme au sens chrétien d’une connaissance proprement divine, qui serait communiquée par l’Esprit Saint. Pour notre auteur il s’agit tout au contraire d’une connaissance strictement humaine, mais qui met en jeu des facultés « subtiles », qu’il s’agit d’activer par l’initiation. Le domaine surnaturel ne désigne donc pas pour R. Guénon la sphère divine, mais le domaine occulte que l’ésotérisme décrit et auquel le rituel initiatique est supposé donner accès. D’ailleurs, il n’y a pas de sphère divine distincte du monde créé chez notre auteur, qui professe un naturalisme s’inspirant de l’advaïta (non-dualité) hindoue, à laquelle il fait allusion en fin de citation.

Cette connaissance métaphysique serait selon R. Guénon, le fruit d’une « intuition intellectuelle ». Le terme « intuition » veut exprimer qu’il s’agit d’une connaissance reçue passivement ; ainsi nous nous ouvrons à l’intuition sensible, que nous accueillons telle qu’elle se donne. L’homme aurait selon notre auteur, une capacité réceptive analogue dans le domaine intellectuel, nous permettant de saisir « immédiatement » les essences, sans passer par la connaissance sensible. Habituellement, notre intelligence abstrait en effet la forme intelligible de l’image intérieure, que l’imagination lui transmet comme une synthèse des informations sensibles fournies par l’objet extérieur. Cette forme intelligible correspond à la quiddité de l’objet, c’est-à-dire son essence, sa définition, ou encore l’ensemble des déterminations qui font qu’« une chose est ce qu’elle est et ne peut pas être autrement » (Aristote). Selon notre auteur, une telle connaissance est encore partielle et imparfaite. Pour connaître en vérité l’objet, il faudrait pouvoir s’unir à lui au point de s’identifier à lui – ce qui est évidemment impossible, sauf à cesser d’être ce que nous sommes pour devenir l’objet visé.

Certes, toute connaissance suppose une communion intentionnelle entre le sujet et l’objet ; mais cette identité est purement formelle et respecte l’altérité du connaissant et du connu : l’objet est formellement dans le sujet en tant qu’objet. L’identification réelle que suggère R. Guénon pose la question de savoir qui fait cette expérience, puisqu’elle suppose l’abolition préalable de la distinction sujet/objet ? En aucun cas l’individu, puisqu’il est absorbé dans l’objet ; il reste que cette activité cognitive soit attribuée à une « intelligence universelle » ou « cosmique », à laquelle nous serions appelés à participer au prix du renoncement à notre intelligence et à notre conscience personnelles. C’est bien ce que confirme notre auteur, lorsqu’il ajoute que :

« Connaître et être ne sont au fond qu’une seule et même chose ; ce sont, si l’on veut, deux aspects inséparables d’une réalité unique, aspects qui ne sauraient même plus être distingués vraiment là où tout est “sans dualité”. »

La connaissance « métaphysique » selon R. Guénon s’identifie à l’expérience de mystique naturelle, ou encore à l’intuition de l’acte d’exister commun à tous les individus (esse commune), en amont de leurs différenciations individualisantes, c’est-à-dire en amont de leur essence. Il est dès lors difficile de décrire cette expérience en termes d’« intuition intellectuelle », étant donné que l’objet propre de l’intelligence n’est autre que l’essence intelligible, qui n’est précisément plus prise en compte dans cette expérience.

Loin de décrire un processus d’acquisition de connaissance, l’épistémologie guénonienne – et plus largement l’épistémologie des « sciences » ésotériques et occultes – propose plutôt un chemin de dissolution des conditions de possibilité de toute connaissance intellectuelle authentique. Lorsque nous nous souvenons que pour accéder à cette « intuition intellectuelle », l’adepte doit passer par l’initiation, au cours de laquelle lui sera transmise l’« influence spirituelle » indispensable pour qu’il puisse s’ouvrir aux états supérieurs de conscience, on aura compris que ce chemin n’est pas compatible avec la démarche de foi chrétienne.

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