La première initiation

« Le premier initiateur de l’homme est toujours sa propre âme. Cette âme initiatrice porte beaucoup de noms différents dans le Nouveau Testament, et, dans les autres religions, on se sert pour la désigner, d’une terminologie appropriée à l’époque et au tempérament de chaque aspirant. Là où le disciple chrétien parle “du Christ en nous, espérance de la gloire” (Col 1, 27), le disciple oriental évoque le “Soi” ou l’Atman. Les écoles de pensée modernes parlent de l’ego, ou “moi supérieur”, de l’homme réel, ou de l’entité spirituelle, tandis que l’Ancien Testament évoque “l’Ange de la Présence”. L’âme immortelle qui est en l’homme le prépare à la première initiation, car c’est cette âme qui se manifeste sur terre sous l’aspect du “Christ enfant”, et qui apparaît dans l’homme. Ceci est la nouvelle naissance. Ce qui a subi une lente gestation dans l’homme naît enfin, et le Christ ou âme apparaît dans le monde. Le germe du Christ vivant a toujours été présent, quoique caché, en chaque être humain. Mais avec le temps, l’âme-enfant fait son apparition et rend possible la première des cinq initiations. »

Alice Bailey, De Bethléem au Calvaire

Voilà un bel exemple de syncrétisme autour de la notion de l’âme immortelle. L’âme spirituelle propre à l’espèce humaine est en effet immortelle par nature, puisqu’elle est immatérielle et n’a donc pas à subir la corruption qui affecte le corps matériel dont elle s’est séparée au moment de la mort. Soulignons immédiatement que l’espérance chrétienne ne porte pas sur cette immortalité naturelle. Nous n’espérons pas survivre indéfiniment par la puissance de la vie naturelle de notre âme désincarnée, pas plus que nous n’espérons réincarner pour continuer notre périple ; mais nous espérons vivre de la vie même de Dieu, d’abord dans notre âme, puis également dans notre corps lors de la résurrection finale. Cette participation à la vie divine dans l’Esprit n’est pas une espérance « post mortem » : elle commence dès le baptême, reçu dans la foi en Jésus-Christ Seigneur et Sauveur. « Le Christ en nous, espérance de la gloire », n’est donc pas la conscience de soi à laquelle aboutit la « lente gestation » psychologique au cours des premières années de la vie de l’enfant, mais le don gratuit de la vie surnaturelle, reçu lors du sacrement d’initiation baptismal, qui nous rend participants de la vie même du Christ ressuscité.

Le discours de Mme A. Bailey se fonde (à nouveau) sur l’a priori de la non-distinction – et donc de la confusion – entre la nature et la grâce. Sur cet horizon moniste, la conscience émergente de l’enfant serait déjà l’épiphanie du Christ en nous, sans aucune initiative divine, sans aucune intervention de la grâce surnaturelle. L’homme étant supposé divin par nature, il ne ferait que prendre progressivement conscience du Soi universel. Cette évolution passerait par différentes étapes, dont les principales sont accompagnées par une initiation appropriée. Celle-ci n’« ajoute » rien à la nature humaine qu’elle ne transforme pas à proprement parler ; l’initiation se contente de transmettre un influx énergétique supposé permettre à l’adepte de s’ouvrir à un nouvel état de conscience et de s’approprier une nouvelle dimension de sa nature. Tout autre est l’effet de l’initiation chrétienne : dans le baptême, la grâce incréée – c’est-à-dire l’Esprit Saint – opère une transformation ontologique de la nature créée, la surélevant au-dessus de sa condition pour la rendre participante de la nature divine. L’initiation chrétienne ne conduit pas au dévoilement d’une potentialité jusque là cachée de la nature humaine, mais l’intervention gratuite de Dieu crée une réalité nouvelle que la simple nature ne pouvait ni revendiquer ni même imaginer.

Aussi longtemps que le Nouvel Age – dont notre auteur est une des éminences grises – refusera de prendre en considération – ne fût ce qu’à titre d’hypothèse – la transcendance de Dieu et l’action de la grâce surnaturelle, il se condamnera à ne rien comprendre au christianisme. Mais « il n’y a pire sourd que celui qui ne veut point entendre ». La plus subtile intolérance n’est-elle pas de nier l’interlocuteur dans sa différence afin de « récupérer » sa doctrine, quitte à la défigurer ? C’est bien ce que font la plupart des auteurs du Nouvel Age eu égard au christianisme. Sous leur plume, la doctrine de l’Eglise est réduite à la version exotérique d’enseignements ésotériques supposés remonter au Christ, enseignements que des « Maîtres » auraient fort heureusement préservés de la destruction et transmis dans le secret des écoles initiatiques. Le véritable christianisme – le seul digne d’être pris en compte – serait celui que nos auteurs reconstruisent à partir de leurs présupposés naturalistes. Quant à l’Eglise de Pierre, elle serait coupable d’avoir trahi les enseignements du Maître Jésus, et à ce titre elle n’aurait droit à aucune considération ni tolérance. Difficile dans ces conditions d’établir un dialogue…

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