Une explication « naturelle » de la grâce surnaturelle – Eliphas Lévi

« Le grand initiateur du christianisme, comprenant que la lumière astrale était surchargée des reflets impurs de la débauche romaine, voulut séparer ses disciples de la sphère ambiante des reflets et les rendre uniquement attentifs à la lumière intérieure, afin qu’au moyen d’une foi commune, ils pussent communiquer ensemble par de nouveaux cordons magnétiques qu’il nomma grâce, et vaincre ainsi les courants débordés du magnétisme universel, auquel il donnait les noms de diable et de Satan, pour en exprimer la putréfaction »

Eliphas Lévi, Dogme de la Haute Magie

La magie se développe explicitement dans un contexte moniste, qui nie toute transcendance de Dieu par rapport à la nature. Pour Lévi et pour l’occultisme en général, la nature est divine ; elle n’est donc pas « créée », mais émane de l’Energie divine, sans se distinguer réellement de celle-ci. Pour le dire de manière plus synthétique : il n’y a pas de différence ontologique entre la nature (sous-entendu créée) et la grâce (sous-entendu incréée, et donc divine).

L’occultisme est bien conscient que cette doctrine est incompatible avec la foi chrétienne, qui croit en un Dieu transcendant, personnel et créateur. En général, les occultistes essayent de masquer cet antagonisme en jouant sur la confusion des termes. Eliphas Lévi veut aller plus loin ; dans le passage cité, il tente d’expliquer comment les chrétiens en sont venus à séparer deux domaines ontologiques, là où il n’y aurait selon lui, que deux modalités d’une seule énergie (astrale). Il crée à cet effet un mythe qui ne manque pas d’originalité.

Jésus, voulant protéger ses disciples des miasmes négatifs qui flottaient dans les énergies occultes de notre planète au temps de la décadence de l’Empire romain, leur aurait offert le moyen de s’isoler au sein de cette énergie commune. Pour cela, il leur aurait donné une doctrine à laquelle ils étaient les seuls à adhérer, créant ainsi une sorte de « bulle » au sein du plan astral. Cette portion de l’énergie astrale qu’ils étaient supposés soustraire ainsi à l’impureté ambiante, les disciples l’auraient nommée « grâce », tandis que le magnétisme contaminé fut taxé de « diabolique ». Selon E. Lévi, cette distinction ne correspondait à rien de définitif : il s’agissait d’une protection temporelle qui devait assurer aux chrétiens de pouvoir se maintenir dans un contexte énergétique « sain », en attendant que l’énergie astrale soit purifiée de ses scories. Il n’y aurait donc pour notre auteur aucune différence ontologique entre la « grâce » et l’énergie astrale : il ne s’agirait que d’une distinction introduite par le Christ au sein de l’énergie occulte de notre planète. Hélas, des croyants moins éclairés que leur Maître et que ses premiers disciples, auraient objectivé cette distinction et érigé une barrière ontologique, créant ainsi deux domaines radicalement séparés : l’un réservé au Dieu de Jésus-Christ et à ceux qui lui accordent leur foi ; l’autre au Prince de ce monde et à ceux qui lui appartiennent.

Cette explication n’est guère difficile à réfuter. L’abîme ontologique qui sépare la nature créée de la grâce divine incréée, est inhérent à la doctrine de la création. Or cette doctrine précède la venue du Christ : elle fait partie de la Révélation vétérotestamentaire, et s’approfondit depuis les premières paroles de la Genèse jusqu’au second livre du martyr des Maccabées.

Cependant, si la nature et la grâce sont bel et bien radicalement séparées, l’incarnation du Verbe jette un pont entre Dieu et l’humanité en la Personne de Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme. Aussi, après avoir accompli la purification du péché par le sacrifice de la Croix, Notre-Seigneur peut-il faire descendre l’Esprit Saint (la grâce divine) sur les croyants, afin qu’ils participent à sa vie filiale.

La foi n’est pas une simple adhésion à une doctrine – une « gnose » – mais précisément la reconnaissance, à la lumière de l’Esprit, de la seigneurie du Christ Rédempteur.

La foi n’est pas une opération magique opérant des transformations dans le champ astral, mais une vertu théologale, un don gratuit de Dieu qui nous permet de le connaître et de l’aimer ; une illumination transformante qui nous donne de participer à sa vie (cf. 2 P 1, 4).

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