II.1- Quelle conception de la religion véhicule cet ouvrage ?

D. Brown semble s’en prendre avant tout à la religion chrétienne, et plus précisément à l’Eglise catholique. Est-il plus respectueux des autres Traditions ?

Je voudrais vous répondre à partir d’un bref extrait :

« Toutes les religions du monde, explique Langdon, sont fondées sur des thèses fabriquées. C’est la définition même du mot foi – l’adhésion à ce que l’on imagine être vrai, et que l’on ne peut pas prouver. Toutes les religions, depuis celle de l’Egypte ancienne jusqu’au catéchisme moderne, décrivent Dieu à travers des métaphores, des allégories, des hyperboles. Ce sont ces images qui permettent à l’esprit humain d’envisager ce qui est par définition inenvisageable. Les problèmes commencent lorsqu’on se met à croire à la lettre aux symboles qui ont été fabriqués pour illustrer des abstractions » (DVC 427).

Vous remarquerez que toutes les Traditions sont mises sur le même pied : pour Dan Brown se sont autant de tentatives humaines de parler de l’Indicible. Aussi longtemps que le croyant est conscient des limites de son discours religieux, celui-ci peut lui permettre de relier la réalité quotidienne intramondaine à ce mystérieux au-delà, pressenti de multiples manières selon les temps, les lieux et les cultures. « Les problèmes commencent » lorsque les croyances sont objectivées dans des dogmes rigides, s’appuyant sur des récits qui historicisent les mythes. Bref lorsque l’homme prend ses représentations subjectives pour des révélations objectives. Non seulement la religion ainsi transformée perdrait selon notre auteur toute sa force évocatrice, mais elle engendrerait l’intolérance et le fanatisme.

Faut-il dès lors espérer un monde sans religion ?

Dans sa mansuétude, D. Brown ne va pas jusque là, car ce serait trop dommageable pour les croyants des diverses religions. Ecoutons-le encore :

« Je crois que la Bible sert de boussole à des centaines de millions de gens sur cette terre, au même titre que le Coran, la Thorah ou le Canon Pali. Si vous et moi avions la possibilité de fournir au monde des documents probants qui contredisent les croyances des musulmans, des israélites, des bouddhistes ou des animistes, devrions-nous le faire ? Prouver que Bouddha n’est pas né d’une fleur de lotus ? Ni Jésus d’une vierge ? Ceux qui connaissent bien leur foi comprennent qu’il s’agit de métaphores. L’allégorie religieuse est devenue une forme de réalité, qui aide des millions de gens à vivre et à devenir meilleurs » (DVC 427-428).

Le discours est subtil ; il revient à dire : laissez donc chacun vivre sa religion en l’interprétant selon le niveau de conscience qui est le sien. Inutile de scandaliser « les chrétiens qui croient dur comme fer que Jésus a marché sur l’eau, qu’il a changé l’eau en vin aux noces de Cana, et que sa mère était vierge » (réponse de Sophie) : l’important est que leur croyance les aide à évoluer vers plus d’humanité. Que ceux qui sont plus avancés dans la réflexion, et qui ont compris qu’il s’agit de décrypter la réalité ésotérique cachée dans les discours exotériques des Institutions, que ceux qui ont ainsi quitté la voie religieuse et se sont engagés sur les chemins de la Sagesse, poursuivent leur quête et avancent en eau profonde ; les autres les suivront lorsqu’ils y seront prêts.

La quête ésotérique prend en quelque sorte le relais des religions ?

L’ésotérisme a en effet toujours refusé d’être assimilé à une religion, parce qu’il prétend détenir la vérité intérieure de toutes les religions, et accomplir leur démarche, en les reconduisant toutes à leur unique source universelle. Précisons que le mythe de la Tradition primordiale constitue un des points communs entre les différents courants du Nouvel Age. Selon cette doctrine, les fondateurs de toutes les religions se seraient inspirés d’une même doctrine éternelle, à laquelle les hommes ayant atteint des états de conscience supérieurs, auraient accès par intuition directe. Hélas des disciples moins inspirés n’ont pas compris le sens des paroles de leurs Maîtres et les ont réinterprétées de manière objectivante, donnant ainsi naissance aux dogmes et aux institutions religieuses. L’ésotérisme se propose de remonter en amont de ces défigurations, et donc en amont de ce qui sépare, divise, oppose les différentes religions, pour retrouver la Tradition originelle, la pure Sagesse incréée qui répand généreusement sa lumière sur les esprits capables de s’ouvrir à son rayonnement. Comme par hasard, cette Tradition primordiale est décrite par les éminences grises du Nouvel Age comme un pur naturalisme, dont le culte de la Déesse auquel D. Brown fait allusion, est une des nombreuses expressions.

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