II.2- Y aurait-il deux types de religions ?

Votre analyse suggère qu’il y aurait deux types de religions, essentiellement différentes ?

Il faut effectivement distinguer entre les philosophies religieuses, qui proposent des voies d’accès au divin, et les doctrines s’appuyant sur une révélation divine à proprement parler. Le premier groupe rassemble les traditions qui recueillent les réflexions et les expériences des sages des différentes cultures, en réponse à la question du sens de la vie, en particulier de la place et du devenir de l’homme au sein du cosmos – hindouisme, bouddhisme, taoïsme pour ne citer que les plus importantes. Par contre les religions révélées – judaïsme, christianisme, islam – prétendent que Dieu s’est prononcé sur les questions essentielles concernant son essence, l’identité de l’homme, sa mission et sa destinée. Dire que Dieu s’exprime dans des paroles et des actions, qu’il intervient dans l’histoire pour signifier sa présence et son dessein, implique que Dieu soit un Etre personnel distinct de l’être humain. La Révélation se présente essentiellement dans une dimension dialogale qui suppose une Altérité divine s’intéressant à l’homme, une Subjectivité qui prend l’initiative de communiquer avec nous par le biais de témoins privilégiés. Bien plus : un Dieu ami de l’homme qui décide de s’ouvrir à lui, dans l’espoir de se faire connaître et aimer. Cette altérité irréductible exclut d’amblée toute forme de panthéisme, car si l’homme émanait de Dieu, il n’y aurait pas de véritable dia-logue. De plus, Dieu ne serait pas un Sujet personnel, mais plutôt un Etre divin en devenir, prenant conscience de lui-même dans l’homme. Le concept même de Révélation suppose tout au contraire que Dieu et l’homme soient ontologiquement distincts : le Dieu transcendant est Cause première de l’ordre naturel auquel appartient l’homme, cet homme qu’il a créé « à son image » afin qu’il puisse entrer en relation avec lui. C’est par son Dabar, sa parole agissante, que Dieu jette un pont au-dessus de l’abîme ontologique qui le sépare de sa créature rationnelle et libre. Pour le chrétien, Jésus-Christ, le Verbe incarné, est le Dabar ultime de Dieu, dans lequel il se révèle et se donne pleinement ; c’est en lui que nous sont offertes en plénitude « la grâce et la vérité » (Jn 1, 17) et que s’accomplit pleinement la Révélation de Dieu.

Les philosophies religieuses naturalistes ne sont donc pas révélées ?

On ne peut au sens strict parler de Révélation que lorsque Dieu prend l’initiative de se communiquer dans un événement de Parole. Comme nous venons de le dire, cette Révélation atteint son caractère définitif et accompli en Christ, « médiateur et plénitude de la Révélation », selon l’expression de la Constitution dogmatique Dei Verbum1 sur la Révélation divine, n°2.
De fait, les philosophies religieuses naturalistes ne se fondent pas sur une parole révélée, mais sur la manifestation que Dieu donne de lui-même dans la nature, ainsi que sur l’expérience intérieure de l’homme en quête du divin – expérience reprise ensuite dans une réflexion de type métaphysique. Ce qui présuppose que l’homme serait capable d’atteindre ce divin par lui-même, en cheminant jusqu’au bout de la voie d’intériorité. Il n’y aurait donc pas de discontinuité réelle entre l’homme (intérieur) et Dieu. Plus exactement, l’homme pourrait fusionner avec le divin immanent au plus profond de lui-même, à condition de régresser en amont de son individualité personnelle, qui le maintient dans l’extériorité et dans l’illusion de la pluralité. Le divin immanent est habituellement identifié comme nous le verrons à une Energie impersonnelle, qui constituerait le substrat de tout l’univers visible et invisible. Toutes choses en émaneraient, y compris l’homme, qui serait donc divin par nature. La transcendance est abolie et le caractère personnel de Dieu, s’il est encore maintenu dans certaines traditions comme condition du cheminement de l’adepte, s’évanouit ultimement dans la fusion avec l’Absolu.

Nous pressentons bien que ces deux voies diffèrent quant à leur origine – la décision de l’homme de se mettre en quête du divin, ou l’initiative de Dieu de se révéler à l’homme – et quant à leur fin – la fusion avec le divin immanent ou la communion au Dieu personnel transcendant. Les chemins vont donc nécessairement diverger : d’un côté les mystiques naturalistes atteignent le divin immanent par des techniques tendant à suspendre l’activité du sujet personnel, jusqu’à ce que celui-ci se résorbe dans la non-dualité ; de l’autre les mystiques issues des traditions révélées s’efforcent d’accueillir dans la foi la Parole dans laquelle Dieu se révèle en se donnant. Rien d’étonnant dès lors que les principes naturalistes proposés par Alice Bailey aux fondements de la religion mondiale dont elle annonce la venue prochaine, ne correspondent en rien à ceux des religions révélées.

  1. Constitution dogmatique sur la Révélation divine: Dei Verbum (désormais DV). []

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